Si le profane voit en la poésie "Bisounours land", avec arcs-en-ciel, jolis pleurs à la rosée de larmes, jeunes filles en fleurs
en chapelets de charme, hirondelles virevoltantes et insouciantes, Charles Baudelaire vient nous rappeler la véritable mission, l’authentique puissance, l’antique énergie du poète. Poésie ne rime
pas seulement avec Beauté de la vie, avec Tragédie ; poésie rime aussi bien avec néant infini, avec gravats et vieux débris, avec horreur et ignominie, avec luxure, chairs et ris.
Pourquoi ? Parce que Poésie doit rimer avec Vie !
La poésie, à l’instar de toute prose, se doit de véhiculer une idée, une image, plus ou moins prégnante, l’important demeurant
en sa cohérence. Si le message n’est que vacuité, elle peut bien être ornée, parsemantée d’autant de jolies rimes que possible, la poésie en question ne sera que vide sidéral.
En revanche, toute idée peut être non seulement exprimée, mais absolument exacerbée par le mot bien trouvé, bien choisi, bien
placé. La beauté peut alors être dénichée par-delà le glauque, le noir, le froid et le sinistre. Le seul fait de savoir, de pouvoir précipiter une image, un univers, sur la surface sensible de
l’imaginaire du lecteur, est déjà en soi, une beauté ; la beauté de l’exploit, de l’objectif atteint.
Les bien-pensants d’alors, contemporains de l’auteur, ceux que l’on nommerait aujourd’hui, les "politiquement corrects",
disaient de monsieur Baudelaire qu’il fut bien sinistre et vil poète ! Ceux-là ne virent dans "Les fleurs du Mal", qu’un amas d’obscénités ! Le niais ne se complaisant que dans la
niaiserie… On ne peut attendre d’un esprit superficiel, quelque profondeur. Comme l’exprimait Charles Baudelaire lui-même, ou bien on saisit la poésie, la prose, par extension, la littérature, ou
bien on n’y saisira jamais rien ; il y aura beau y avoir des ouvrages entiers, consacrés à l’explication de textes, rien n’y pourra changer. L’esprit fermé ne peut recevoir quelque lumière,
pas même hélas, la plus infime.
L’auteur, dans cet ouvrage dont le titre est une formidable synthèse, extirpe de toute douleur, voire même de l’horreur, la
quintessence existentielle, la profondeur de l’idée et de l’image suscitée et suggérée. La vie n’est que contrastes, contraires, complémentarités et antagonismes ; dans chaque ombre réside
un peu de clarté ; dans chaque halo persiste une tache ; ainsi est la vie. La poésie se doit d’être le reflet de la vie ; son reflet sublimé, magnifié soit ! mais son reflet.
À ceux qui me diraient :
« Et bien ! La poésie ne devrait-elle pas plutôt véhiculer le rêve, l’onirisme ? »
À cela je répondrais que bien sûr ! Mais le rêve ne peut-il pas parfois être cauchemar ? L’onirisme ne fait-il pas
parti de l’existence, au même titre que la joie, la tristesse, le bonheur, le drame, les unions, les déchirures ? Pourrions-nous seulement vivre sans rêver ? L’onirisme est inhérent à
l’existence comme les différents autres aspects précités. Il a donc le droit de cité, au même titre que les autres données ; ni plus ni moins.
On disait de Charles Baudelaire qu’il fut subversif, car il n’hésitait pas à décrire la noirceur, la douleur de l’existence. Ces
notions ne sont-elles pas subversives ? Ne sont-elles pas les malvenues dans une existence que tout un chacun désire sereine. Ne sont-elles pas cependant indispensables, car étant l’étalon
nous permettant de mesurer tout heur, tout plaisir, à l’aune de ce que peut-être toute affliction ?
Qui traverse la vie sans écueil majeur, sans éveil et intérêt tangible pour son environnement direct comme plus vaste ; qui
n’a pas connu de cassure ne peut ressentir en son âme quelque fêlure ; qui n’a pas en son histoire, de vils instants d’intenses déchirures ; qui n’a jamais eu à subir de lourdes cataractes
de larmes, à pourfendre le cœur, ne peut accrocher aux choses profondes et intenses de l’existence, qu’elles soient sources de douleurs comme sources de réelles joies ; qui ne s’arrête qu’à
la lisse superficialité du paraître, ne peut entendre quoi que ce soit à l’art. Comment tel critique pourrait-il alors, saisir la plume de Charles Baudelaire, à qui je trouve des points communs
avec la brosse de Vincent Van Gogh. L’un sculptait l’image au couteau de sa détresse, toiles magnifiquement torturées, désespérément superbes, l’autre taillait à la machette de sa calame
clairvoyante, à la plume de son désespoir, des métaphores rythmées, les réalités rêvées, les allégories réelles, rimées et prégnantes, donnant naissance à des textes incisifs, puissants et
déstabilisants, surprenants et désarmants.
M’est avis et cela n’engage que moi, que Charles Baudelaire avait une sainte répulsion pour ces aseptisés, formatés et étriqués
du ressenti que sont les "Bien-pensants" de toujours. M’est avis qu’au-delà d’une conviction profonde quant à la laideur et à la bêtise qui colle à l’humanité, que l’auteur s’amusait à irriter
cette coterie qui n’a de puissance que le nombre gonflant ses troupes, et que l’on entend le plus car cela est bien connu, ce sont souvent ceux qui ont le moins à exprimer qui ouvre la bouche le
plus en grand. M’est avis qu’il devait en rire sous cape, qu’il doit en rire encore. Que Charles Baudelaire se rassure, s’il se sentit décalé, inadapté en son siècle, il ne se serait pas
davantage perçu à son aise aujourd’hui. Certainement se serait-il vu de nouveau en marge d’une société peut être encore plus affligeante que celle qu’il connut, mais je m’arrête là, je sens que
je deviens subversif…
Voici une œuvre qu’il faut savoir lire, chercher et déchiffrer. Elle est un fruit qui n’offre ses arômes qu’aux palais répondant
à une certaine subtilité. Elle se décrypte comme une peinture de maître. Il faut y venir, s’en éloigner, y revenir, passer à autre chose, puis y penser de nouveau, s’y intéresser un tant soit peu
en somme ; et alors… Fiat lux !
Oran, dans les années mil neuf cent quarante, est une ville comblée de soleil, un soleil parfois écrasant, exténuant. Oran est
rythmée par des habitudes simples ; les affaires diurnes, les ris vespéraux et le repos nocturne. Mais en ces lieux au décor dépouillé, tournant le dos à la mer, il vaut mieux être en bonne
santé. Oran est comme une horloge qui fonctionnerait par des engrenages routiniers, dont la cadence des us et coutumes, est métronome et imperturbable.
Être malade ici, revient à rompre la mécanique huilée et précise de la coutume en marche ; cela est comparable à un vilain
grain de sable qui s’insinue dans le dispositif ronronnant.
Somme toute, cette appréhension de l’état de maladif reste le même qu’ailleurs, hormis les infrastructures, le climat, la
sécheresse de l’air, l’ombre avare des rares arbres, qui exacerbent tout sentiment de mal-être.
Il reste qu’à Oran comme partout, le système médical s’efforce de subvenir aux besoins de la population placide. C’est ainsi que
le docteur Bernard Rieux se voit faire partie des effectifs consacrés à l’exercice de la médecine généraliste, voué au maintien d’une idoine santé publique. À l’instar de beaucoup de ses
collègues, il est aguerri et formé pour répondre à certaines situations sanitaires, à gérer un quotidien coutumier, entrecoupé de quelques expériences moins ordinaires.
Voici que vient un jour, s’insinuer dans ce tableau lisse, un fait notoire de bien mauvais hospice. Une foultitude de rats, sort
dans les rues d’Oran pour y mourir. D’abord par petits groupes, puis en masse toujours grandissante. Les premières victimes humaines ne tardent pas à suivre. D’abord des céphalées croissantes,
puis de puissantes fièvres et l’apparition de bubons dans le premier cas ; une grave infection pulmonaire dans le second cas. Des cas d’exception, arrivent à présenter les deux formes
pathologiques combinées. La mort vient alors conclure inéluctablement cette courte et intense géhenne, agonie de trente-six à quarante-huit heures, laissant dans leurs lits souillés de sueur, des
corps tordus de douleur. La peste fait son apparition.
Oran est donc garantie au confinement, hermétique à toute entrée comme à toute sortie. Commence pour la population, une attente
de souffrance atroce et d’anxiété paroxystique, étant perçue par certain comme une étape purgatoire.
Le docteur Rieux doit s’organiser et s’apprêter à mener une terrible bataille contre un ennemi invisible, insatiable et
impitoyable…
Mon avis :
Quelle pourrait être l’existence dans un milieu fermé, dans un milieu où serait en permanence pendue au dessus de toute tête
vivante, de tous ces prisonniers de la peur, une formidable épée de Damoclès ; un milieu où la mort écraserait un lot de plus en plus conséquent de martyrs au quotidien ? Que
resterait-il à ces âmes en peine, devant se débattre et essayer tant bien que mal de vivre au travers de chaque journée pouvant être la dernière, devant endurer la déchirure vive due à cet être
aimé, resté hors des murs de la ville, devant surnager dans l’affliction de la perte de l’être chéri et déjà fauché par la peste, devant appréhender plutôt qu’apprivoiser cette étouffante et
oppressante crainte de la privation de tous ceux qui leurs sont chers et indispensables ? Que leur resterait-il ? L’espoir ? Durant la période pestiférée peut-être… Mais
après ? Un homme ayant traversé une telle tempête, peut-il seulement en ressortir intact ?
Voici les questions que pose Albert Camus dans ce récit, dans cette chronique d’une mort annoncée, d’une faucheuse à repousser,
à bouter.
Dans un style dépouillé, précis, aux accents journalistiques mais dans ce que le genre peut produire de meilleur, l’auteur nous
narre un combat d’une rare intensité. Il nous donne à observer la détresse, la passion, la douleur, l’accablement, le renoncement, le courage, l’espoir et le dévouement, bref, la vie lorsqu’elle
est exacerbée par la Camarde étant bien plus vorace que d’ordinaire. Nous partageons des instants puissants et chargés d’émotion, des instants de réflexion introspective comme de réflexions
collectives, instants issus d’un combat semblant si vain et si déséquilibré.
Albert Camus nous met en face du fait regrettable de l’Homme ne se remettant en cause que sous le joug oppressant de la
catastrophe inique, alors, à ce moment précis, il peut s’avérer être grand.
Voici une œuvre majeure, mais est-ce seulement nécessaire de le préciser, une œuvre dont le retentissement sonne comme un écho
incessant : "Remise en cause… mise en cause… en cause… ose…
Il résidait à Digne, en 1815, Charles-François-Bienvenu Myriel, un évêque dans toute la dimension magnanime
normalement inhérente à ce titre. Arriva le jour où l’existence fit se croiser les chemins de monseigneur Myriel et d’un individu patibulaire, aux allures sombres, répondant au nom de Jean
Valjean. Monsieur Myriel offrit sans plus de manière, le gîte et le couvert à cet homme rejeté de tous, car ayant été forçat. La qualité de forçat ainsi que celle d’ancien forçat, ayant même
depuis longtemps expié toutes fautes, fut alors impossible d’intolérance. Même l’ancien forçat se voyait être à jamais banni de tout espoir social. Tout au plus était-il toléré comme l’on peut
tolérer certaines créatures que l’on sait vivre et qu’on laisse vivre, éventuellement, à l’unique condition que celles-ci se tiennent terrées et ne se fassent pas voir, ne se fassent jamais
sentir. C’est donc à cet homme dans la détresse, à qui l’altruiste évêque ouvrit sa porte, au grand dam de ses assistantes. Jean Valjean dont l’âme combattait à lui en déchirer sa raison, entre
un fond pur et de bien mauvaises habitudes l’ayant imprégnées en surface, comme de néfastes reflex acquis par l’excès de douleurs endurées, vint à dérober l’argenterie du saint homme d’église.
Jean Valjean fut rapidement appréhendé puis présenté devant monseigneur Myriel afin que celui-ci récupérât ses biens et portât plainte contre ce malfaiteur. Il n’en fut rien. Monseigneur Myriel
singea de reconnaître lui avoir offert cette argenterie. Pour donner davantage de crédibilité à cette scène jouée devant les forces de l’ordre, le saint homme fit mine d’indiquer au misérable
éperdu, qu’il oublia lors de son départ, les deux chandeliers en argent qu’il lui avait offert également. Ceci dit, il les lui donna. Cette action étincelante de bonté, aura une si forte
empreinte sur notre ancien forçat, que toute son existence s’en verra éclairée d’une lumière le guidant aux travers des brouillards si épais parfois de l’existence, épais à ce point qu’ils en
sont ténèbres ; ce phare nommé Myriel, à jamais guidera son âme en pénitence et en quête de l’absolu comme du repentir.
Mon avis :
L’individu bien évidemment, peut vernir au monde avec tant de dissemblances, de disparités l’éloignant de ses
semblables, lesquels peuvent être isolés de lui pour les mêmes raisons, se voit entrer dans l’existence avec déjà quelque iniquité. Qui naît comme le dit l’image populaire, avec une cuillère en
argent dans la bouche, qui naît dans la misère, qui naît avec l’esprit net et clair et qui naît avec l’esprit embrumé et tortueux. Ainsi vont les dés de la destinée. Mais cette injustice est de
l’ordre du divin car étant naturelle et indépendante de toute action humaine. Ce n’est pas cette iniquité là que dénonce Victor Hugo dans ce roman fleuve de 1514 pages d’un texte dense et riche.
Il dénonce l’injustice induite de l’action humaine, de sa volonté méprisable à vouer à la géhenne des êtres à qui il ne faudrait qu’un léger coup de pouce, qu’une infime considération pour leur
permettre de s’élever. Il s’agit de ce démon là, que l’auteur crucifie avec justesse sur ces pages noircies d’encre et de misère, sur ces pages lumineuses de pertinence, de bonté et de bon sens.
Que l’homme puisse à ce point entraver l’homme, voici ce que cloue au pilori Victor Hugo dans ce récit devant être lu par l’ensemble de l’humanité.
Ce texte d’une puissance émotionnelle hors du commun, d’une remarquable intelligence d’écriture et de
conception, au plan millimétré, se présentant comme un grand puzzle dont les pièces prennent place à mesure de la progression dans l’histoire, ce fait également une photographie précise et des
plus intéressantes de la France et surtout de Paris au 19ème siècle.
Dans ce contexte de lumière, où la société humaine commence à vraiment se doter de sciences, de savoirs et de
connaissances lui permettant de vivre mieux, de s’élever spirituellement, les éternels diables demeurent, vouant encore et toujours l’homme à la déchéance morale.
Jean Valjean est l’antithèse de ce constat amer mais réaliste. Il est l’incarnation de l’être dont la destiné
est de souffrir dans l’obscurité façonnée de la main de l’Homme, tout en prodiguant chaleurs, lumières et bontés, façonnées des battements alaires de séraphins bienveillants.
Nous rencontrons dans ce récit qui nous étreint comme jamais, qui ne nous lâche point, même après lecture, qui
ne doit en aucun cas nous lâcher tant son message est d’importance, si tant est qu’il soit seulement compris ; nous rencontrons donc dans ce récit moult personnages forts et emblématiques,
les uns étant sombres et ne désirant pas être autrement, comme Thénardier père, individu cupide et abjecte, ne se plaisant que dans la fange, à ce point qu’il en élira domicile dans les égouts
parisiens et finira négrier aux États-Unis d’Amérique.
D’autres étant sombres de destinée mais point forcément d’esprit, comme les filles Thénardier, surtout Éponine,
tel leur jeune frère, le si touchant et attendrissant Gavroche, tels Courfeyrac, Bossuet, Enjolras et Combeferre, qui s’offrirent pour leurs convictions dans le tumulte sanguinaire des
barricades ; telle la douce Fantine à qui le destin ne laissa guère de répit, qui enfantera de l’adorable Euphrasie, dit Cosette. Tous autant qu’ils furent, n’étaient cependant pas conçus
pour la fange mais durent se résoudre à s’y démener.
D’autres encore, se virent sombres, évoluant dans l’ombre d’idées préconçues, étant obscurcis par les œillères
inhérentes à leur focalisation sur leur devoir, ou plus précisément par l’idée par trop excessive qu’ils s’en faisaient de ce devoir. Ceux-là n’étaient pas des êtres abjects dans leur tréfonds.
Ils furent seulement des êtres dévoyés, pris dans l’engrenage d’un système qui les formatait et dont ils n’eurent pas le reflex vital de s’en éloigner quelques instants, afin de prendre le recul
indispensable leur permettant d’entrapercevoir éventuellement, d’autres chemins à suivre, lesquels chemins lorsqu’ils s’imposent à ce type de personnes, sont alors fulguration si violente que les
individus en question plutôt que de se nourrir de cette lumière nouvelle, n’en ressentirent que vif vertige et éblouissement, préférant se vouer à l’abîme plutôt que de s’acclimater à cet
éclairage de l’âme. Tel fut Javert.
D’autres enfin, furent destinés à s’élever car ayant également connus la misère mais étant clairvoyants et fins,
et ayant surtout en leur destinée, un ange bien aimant, veillant sur eux, leur insufflant bonheur et vie, quitte à ce que cette vie soit extirpée de son propre corps, à l’image de Marius
Pontmercy et de Cosette, dont l’amène séraphin protecteur fut Jean Valjean.
Quel texte ! Quels personnages ! Quelle puissance en celui de Jean Valjean ! Cet homme
incroyable, paroxysme de la douleur alliée à l’amour, qu’il fut nommé monsieur Fontaine ou monsieur Fauchelevent, laissera au lecteur sensible, une empreinte indélébile !
Quelle leçon !
Leçon de littérature, car voici une histoire dont les ressorts, les actions, les mises en scène, les
rebondissements, les caractères et les sentiments, furent menés et décrits avec tant de finesse, de force, de justesse, d’intelligence, de précisions didactiques et de poésie jusque dans la
description la plus sombre, font que cette œuvre est magistrale !
Leçon de vie, car voici un ouvrage dont le personnage central est un concentré de bonté et d’abnégation ;
leçon de vie également car cet ouvrage n’ayant pour unique objet que de susciter via l’émotion vive, la réflexion idoine à qui peut, à qui veut changer les choses, font que ce livre devrait être
considéré par tous, comme un bréviaire !
Formidable de puissance ! Formidable de cette beauté venant sourdre en effusions dignes du plus grandiose
geyser, au travers de la noirceur sépulcrale du tableau ainsi dépeint !
Si ce n’est déjà fait, lisez-le ! Même si vous avez vu les versions cinématographiques, si belles et
puissantes puissent-elles être, aussi bien interprétées puissent-elles avoir été, je pense à Jean Gabin et surtout en particulier, à Lino Ventura qui fut grandissime dans le rôle de Jean
Valjean ; et bien malgré cela, le livre est infiniment plus riche, plus puissant, plus poignant et plus prégnant.
Si cela est déjà fait mais que quelques zones d’ombre se sont insinuées dans votre souvenir terni par le temps,
relisez-le !
Ne serait-ce que pour le plaisir, celui de lire de la littérature avec un L majuscule, lisez-le encore !
Parlez-en ! Faites-en la promotion comme d’un jeune ouvrage venant de paraître et à faire connaître ! Cela ne fâchera pas Victor Hugo, soyons-en certain ! Cela ne pourra
qu’éclairer quelque peu et c’est bon à prendre, les lecteurs et leur entourage.
« Les Misérables sont un vrai poème. »
Arthur Rimbaud
« Victor Hugo est un inspiré, on peut même dire qu’il fut l’Inspiré par
excellence… »
Paul Claudel
« Une seule misère suffit à condamner une société. Il suffit qu’un homme soit tenu, ou
sciemment laissé dans la misère pour que le pacte civique tout entier soit nul. Aussi longtemps qu’il y a un homme dehors, la porte qui lui est fermée au nez ferme une cité d’injustice et de
haine. »
Charles Péguy.
« Tant qu’il existera, par le fait des lois et des mœurs, une damnation sociale créant
artificiellement, en pleine civilisation, des enfers, et compliquant d’une fatalité humaine la destinée qui est divine ; tant que les trois problèmes du siècle, la dégradation de l’homme par
le prolétariat, la déchéance de la femme par la faim, l’atrophie de l’enfant par la nuit, ne seront pas résolus ; tant que, dans de certaines régions, l’asphyxie sociale sera possible ;
en d’autres termes, et à un point de vue plus étendu encore, tant qu’il y aura sur la Terre ignorance et misère, des livres de la nature de celui-ci pourront ne pas être
inutiles. »
Recueil de diverses lettres fictives adressées à un public parisien, à dessein de lui présenter les charmes pittoresques de la
Provence sous le second empire, entre minoteries, magnaneries, oliveraies et vignobles, le tout balayé de vents, chauffé à blanc par un soleil généreux et bercé par le chant parfois strident des
cigales.
Installation.
Voici venu le temps des vignes et des champs…
L’auteur nous invite dans son moulin dont il prend possession. Ce moulin fut à l’abandon depuis 20 années. Il y découvre de bien
sympathiques habitants. Il ne les regarde pas comme des intrus. Au contraire, il les perçoit plutôt comme étant des colocataires. Il estime que c’est à lui de se faire accepter par les lapins qui
gambadent gaiement dans la cour, par le hibou qui hulule, placide, au premier étage. Alphonse Daudet s’imprègne et s’émerveille à l’observation attentive de la vie pastorale des bergers, qui se
déroule, sereine, tel le ruisseau qui coule sans heurt le long de son lit, chauffé sur l’adret.
Le secret de maître Cornille.
Lors d’une douce veillée au moulin, Francet Mamaï, vieux joueur de fifre, raconte l’histoire légendaire de maître Cornille. Il
raconte les grosses minoteries à vapeur qui tuaient les petits moulins à vent. Il raconte les sacs de maître Cornille, remplis de plâtras, qui remplacèrent les sacs de bon froment ;
l’honneur que coûte que coûte, ce meunier voulait sauvegarder. Il raconte la solidarité qui, une fois n’est pas coutume, vint à vaincre le mercantilisme. Il raconte le retour à
l’authenticité.
La chèvre de monsieur Seguin.
Gringoire est un poète épris de liberté, à ce point qu’il en refusa un poste important. Le narrateur lui relate alors l’histoire
d’une petite chèvre qui n’avait qu’un défaut, elle se laissait aveugler par son intempestif désir de liberté. Il s’agit de l’histoire de la chèvre de monsieur Seguin.
À trop focaliser sur la liberté qui n’est pas nôtre, nous risquons de ne point percevoir celle que nous possédons déjà… et
ainsi, à jamais la perdre.
"La cabro de moussu Seguin, que se battègue touto la neui emé lou loup, e piei lou matin, lou loup la mangé."
Les étoiles.
Seul à l’estive, avec ses ouailles, le jeune berger songe à sa jeune maîtresse, si belle, si intouchable. Il songe à elle et à
l’émoi qu’elle suscite en lui, en attendant le ravitaillement. Quelle n’est pas sa surprise, à la venue de l’approvisionnement ! Exceptionnellement, la jolie demoiselle de ses songes, mène
elle-même, mules et subsides, à l’estive. Elle visite avec curiosité son petit domaine montagnard. La nuit à venir et son lot d’imprévus, seront bien douce poésie pour notre jeune berger. Jamais
il n’approchera de si près, les étoiles…
La mule du pape.
Il est des dictons qui ont pour naissance, de bien drôles histoires, de bien rieuses légendes. Ainsi en va du
dicton :
"Cet homme là ! Méfiez-vous ! Il est comme la mule du pape, qui garde sept ans son coup de pied."
Tistet Védène, ce jeune vaurien, pourrait en témoigner, s’il était encore là. Pour s’attirer les faveurs du pape, il singea d’en
adorer sa mule ; laquelle mule papale, était chérie de son maître. Or, ce fripon de Tistet préférait se moquer de la mule, plutôt que de la réellement bien choyer. Il arriva un jour où la
plaisanterie fut si mauvaise, que la mule ayant pourtant si bon caractère, en vint à lui tenir grande rancune. Dut-elle patienter pour souffleter le freluquet, sept longues années…
Le phare des sanguinaires.
À l’aube d’une journée succédant à une nuitée de forts vents, l’auteur se remémore son séjour en Corse, au phare des
Sanguinaires, un endroit où les vents aiment à se déchaîner.
Il se revoit à rêvasser sur les rocs en contrebas, à observer la nature sauvage, à tout oublier jusqu’à s’en oublier lui-même
tant il se sentait épouser cette nature. Il songe à ses trois compagnons, gardiens du phare. Il revit un instant, leurs soirées, leurs dîners, leurs veillées. Il aimait à accompagner le gardien
de quart, qui montait à la lentille pour quatre heures, muni de son "gros Plutarque."
Reviennent à lui, des anecdotes humides et salées, venant souffler, embruns maritimes, sur sa mémoire active.
L’agonie de la Sémillante.
Alors que l’auteur voguait non loin des côtes de Bonofacio, le capitaine, "le patron Lionetti", lui raconta l’histoire de la
Sémillante, frégate en partance pour la Crimée. La Sémillante s’échoua avec plus de six cents hommes à son bord, sur ce même rivage qu’ils étaient en train de longer ce soir ; sur ce même
rivage où ils vinrent se réfugier d’une tempête menaçante.
Le hasard voulut que parmi l’équipage de la Sémillante, se trouvaient vingt matelots qui trois semaines auparavant, avaient fait
naufrage avec leur corvette, sur ces mêmes récifs. C’était déjà le patron Lionetti en personne, qui les sauva. Tout ceci pour que ce même brave Lionetti, les retrouva parmi les martyrs de la
Sémillante.
La Sémillante porta bien mal son nom, il aurait été plus juste qu’elle s’appelât, l’Infortune.
Rien ne peut couper plus net une vie, que les lames déchaînées d’une mer de tempête.
Les douaniers.
L’Émilie était un vieux bateau de la douane sur lequel croisa l’auteur. Sur ce bateau, le rouf des matelots était ouvert à tous
les grains. Il arrivait souvent qu’un marin y laissât sa santé. Il en alla ainsi du bon Palambo qui un jour sombre, plia genoux. Il fut pris d’une violente fièvre, due à une "pountoura",
une pleurésie.
L’équipage dut débarquer au poste de douane le plus proche. Ce fut une bâtisse sans âme, à peine moins froide et humide que
l’Émilie. Palambo fut choyé par ses camarades, qui résignés, assistaient impuissants à son agonie. Devant la fatalité qui les décimait, point de révolte ni de plainte chez les matelots, seulement
de longs et gros soupirs.
"Voyez-vous monsieur… on a quelquefois beaucoup du tourment dans notre métier !"
Le curé de Cucugnan.
À la lecture du recueil annuel de poésie provençale, auquel était abonné l’auteur, il y découvrit un adorable fabliau. Ce texte
relatait l’histoire de l’abbé Martin, curé de Cucugnan.
Lui qui se lamentait de n’avoir en paroisse, qu’impies et autres brebis égarées, eut l’idée d’un sermon des plus originaux. Ce
fut alors que bien haut perché dans sa chaire, il révéla son extraordinaire voyage au paradis, en purgatoire et aux enfers, à la recherche des ses âmes défuntes et perdues cucugnanaises. Ce bon
vieil abbé Martin, ne trouva d’autre argument, pour ramener ses ouailles à bonne église, que de les persuader de la présence des âmes de leurs défunts, ayant observé le même rythme religieux
qu’eux, brûlant dans les flammes des enfers, pour l’éternité...
Les vieux.
Alors que le narrateur entamait sa journée avec la suave idée de lézarder au soleil, blotti dans son cagnard, à s’abreuver de
lumière et de mistral, il dut se rendre à Eyguières. Son ami Maurice lui fit la demande épistolaire, de visiter ses grands-parents, de les embrasser pour lui. Lors de cette impromptue visite
venant à contrarier ses plans, le narrateur découvre avec heur, l’allégresse éprouvée par ces vieux, si enchantés que l’on vînt les saluer. Il passa un bien agréable moment et fut reçu de la
façon la plus charmante.
La mort du Dauphin.
La cour est en émoi, le jeune Dauphin se meurt. Les médecins officient et le couple royal pleure. Les chambellans et les
majordomes s’enquièrent des dernières nouvelles à venir. Des messieurs conversent doucement, se donnant l’air grave ; le Dauphin va mourir.
L’enfant seul, semble ne pas mesurer l’importance et la gravité de la situation. L’abbé lui tient de longs discours, en
chuchotements destinés à le préparer pour son voyage vers le paradis. L’enfant trouve refuge dans l’idée que Dieu lui octroiera indubitablement les honneurs dus à son rang de Dauphin. Seulement
voilà, l’abbé se penche de nouveau à son oreille et le propos tenu ne sied point au jeune mourant qui s’en retourne de sur sa couche, plein de dépit et de colère. Il pleure en apprenant une bien
triste réalité :
"Tous les hommes demeurent égaux devant la mort."
Le poète mistral.
Un jour de temps chagrin, où le ciel se drapa à ce point de nues grisâtres que l’auteur eut pu se croire rue du
Faubourg-Montmartre, il décida de ne pas passer cette journée maussade, seul dans son moulin. Il poussa donc le pas jusqu’à Maillane, rendre visite à son ami poète, Frédéric Mistral.
L’homme de mots travaillait depuis plusieurs années sur un poème écrit en provençal, titré : "Calendal".
L’auteur s’en délecta. Il percevait alors son ami comme étant un bâtisseur. Certains trouvent des ruines et en font avec brio,
renaître le château qu’elles furent d’antan. D’autres comme le poète Mistral, restaurent de vieilles langues avec grand art, en les utilisant, en les faisant vivre et perdurer par delà les
âges.
Les trois messes basses.
Au début du dix-septième siècle, lors des fêtes de noël, le révérend Dom Balaguère et son clerc Garrigou, s’apprêtent à donner
les trois messes basses de minuit. Cependant, précisément juste avant de commencer l’office, ils évoquent avec grande gourmandise les mets fabuleux peaufinés en cuisine, par les marmitons, pour
le grandiose réveillon qui aura lieu au château de Trinquelage. Dom Balaguère y est justement invité.
Lors de ses messes, le misérable révérend se concentre bien mal sur son office, tant son esprit se trouve déjà aux
gargantuesques agapes, aux pantagruéliques bombances d’après messes. Plus il avance dans ses messes, plus il s’égare.
Tant l’abbé pensa dévorer au réveillon, que le réveillon le dévora…
Les sauterelles.
En Algérie, dans une ferme du Sahel, l’auteur vécu une expérience singulière. Alors qu’il écoulait ses journées, accablé de
chaleur épuisante, vint à poindre un énorme nuage roux, obstruant l’horizon, prenant de plus en plus de place dans le ciel qui semblait prendre la fuite. Quand le nuage fut arrivé sur le village,
ce fut la cohue, le brans le bas de combat. Tout le monde, pourtant si apathique avant la survenue de cet évènement, devint soudainement électrique. Il s’agissait alors d’un nuage de sauterelles.
Le combat qui s’en suivi, fut violent et se traduisit par une destruction massive de l’envahisseur, dans de multiples craquements d’élytres, comme de la paille broyée, brisée. Quand le nuage de
sauterelle fut passé, quand la bataille fut terminée, il ne resta que désolation. Le luxuriant jardin fut subitement vidé de sa substance, de son essence ; toutes les feuilles de quelque
végétal que ce fut, ayant été goulûment et rondement grignotée. Il ne resta que de vagues squelettes d’arbres et d’arbustes, dépouillés de toute marque chlorophyllienne.
Une nuée de sauterelles vaut bien à elle seule, dix violents orages de grêle…
L’élixir du Révérend Père Gaucher.
Dans l’abbaye de Graveson, le narrateur se vit servir un verre de liqueur verte. Elle fut bien gouleyante et réchauffa à
merveille ses entrailles. Le Prieur de Graveson profita de cet instant convivial, pour lui conter la naissance de cet élixir.
Alors que l’abbaye se trouvait décidément sans le sou et qu’ainsi elle tombait en décrépitude, à ce point que les moines et leur
prieur, en ressentait une gêne voire une honte, vis-à-vis de leurs paroissiens, vint au Frère Gaucher, bouvier du monastère, l’idée de reproduire la recette de l’élixir, lui venant tout droit de
sa vieille tante Bégon. Le chapitre accueillit avec enthousiasme cette proposition et vota pour ; l’argentier plutôt deux fois qu’une. En moins de six mois, l’élixir du Frère Gaucher devint
célèbre et se vendit comme des petits pains bénis. Les finances du cloître remontèrent en flèche et ce dernier reçut des soins qui lui rendirent sa jeunesse d’antan. Frère Gaucher se vit promu
"Révérend Père Gaucher."
Seulement voilà, pour obtenir bonne liqueur, il faut se parer d’un bon goûteur. Or, le Père Gaucher ne se fiait qu’à ses
papilles, pour parfaire l’élixir. Le démon tentateur ne tarda pas à le chatouiller…
En Camargue.
L’auteur nous conte son séjour en Camargue, où il s’exerça à la cynégétique. Mais plutôt que de s’appliquer à bien chasser, il
prit son parti de jouir de la nature sauvage, parfois quelque peu hostile et saumâtre, toujours sublime. Il y découvrit une faune et une flore abondante, surprenante et enivrante. Il y apprécia
son habitat, ses habitants ; entre autre la rusticité déconcertante des gardes-chasses. Il y savoura sa culture et ses traditions. Il se disputa avec les moustiques…
Alors, il lui arrivait souvent de se réfugier dans "l’espère" (observatoire pour
chasseurs), et d’y admirer cette Camargue qui l’interpellait par tous ses sens.
Camargue de lumière à fleur d’onde ; Camargue de" manados" (troupeaux) de chevaux,
de vaches ou de bœufs, où se plaisent tant, hallebrands, butors et flamands roses ; Camargue de tamaris, de centaurées, de gentianes et de saladelles (statice
maritime) ; Camargue du soleil de plomb, des bombances et des ferrades ; et enfin Camargue des étendues vierges et du Vaccarès, vivier étincelant.
Mon avis :
Alphonse Daudet fut adepte de la solitude introspective depuis son plus jeune âge. Il fut un amoureux de la nature et aimait à
la contempler. Ces deux raisons, l’amenèrent à se nicher dans ce moulin qui semblait l’attendre. Alphonse Daudet fut également attiré par la poésie de ce bâtiment, par son évidente détresse due à
ces vingt années d’abandon.
Il se trouva alors, qu’en sus des plaisirs contemplatifs qu’il tira de ce moulin, celui-ci lui offrit également un présent des
plus appréciables. De par ses craquements, les plaintes de son arbre de rotation, de ses agrès, de par le vent soufflant dans ses vieilles ailes usées, comme il eut soufflé sur quelques voilures
élimées, il réveilla en l’auteur, ses souvenirs de marins.
Il en résulte une série de textes touchants, vivants et vivifiants, où la poésie demeure toujours, telle la fleur de sel sur le
marais salant.
Ces "Lettres de mon moulin" sont un délice littéraire ; un délice de parfums, de sensations et d’émotions, de lumières et
de paysages ; un délice de vie.
Nous sommes dans l’après deuxième guerre mondiale. Les esprits sont échauffés et actifs. Il faut absolument œuvrer afin de ne
pas retomber dans un nouveau conflit, lequel reste latent pour tous. Le spectre de la dernière guerre venant de prendre fin, exacerbe les passions.
Anne et Robert Dubreuilh forment un couple actif. Anne, la narratrice, est psychanalyste et Robert est à la tête d’un nouveau
parti de gauche, le SRL. Les Dubreuilh ont pour très bons amis, un couple baroque ; Henri Perron et Paule Mareuil. Henri est journaliste et a créé l’Espoir, un journal qui se dit apolitique
mais dont la ligne éditoriale est ouvertement de gauche. Paule est une ancienne chanteuse qui a fui sa carrière en gestation, pour ne s’adonner qu’à la facile et factice passion qu’elle se dit
éprouver pour Henri. Elle végète depuis, entre les murs de son appartement, dans un univers virtuel et controuvé.
Vient alors l’idée à Robert Dubreuilh, afin de donner de la puissance à son mouvement politique, de proposer une alliance entre
le SRL et l’Espoir…
Mon avis :
Durant la guerre, la vie s’était organisée autour des difficultés, des occupations, des peurs et des passions quotidiennes. Les
journées passaient et s’enchaînaient relativement vite, à s’échiner à œuvrer pour la résistance, à fomenter des actions louables ou non, ou bien tout simplement à essayer de survivre. À présent
que la guerre appartient au passé, au sortir de l’euphorie de la paix enfin retrouvée, les esprits subissent comme une dépression. Que faire de cette paix ? Comment occuper son
quotidien ? Comment et sur quel sujet se passionner, maintenant que les Allemands ne sont plus là pour focaliser les passions ? Chacun se jette alors dans son combat.
Qui s’obstine à une lutte intestine, au sein d’obscures organisations, à chasser et supprimer les traîtres qui ont besogné pour
la gestapo ; qui sombre dans la détresse morale, ne sachant plus quel sens accorder à son existence ; qui se consacre corps et âme à la politique ; qui se consacre corps et âme à l’écriture
ou bien se consacre aux deux… Quoi de plus puissant pour marquer les esprits, que les mots ? Quel plus bel allié au journalisme ou à la politique, que celui qui maîtrise l’expression des
idées, qui sait les écrire et ainsi creuser sillons dans les consciences ? Les mandarins s’organisent, l’intelligentsia coalise et de nouveaux combats voient le jour.
Voici l’univers que décrit Simone de Beauvoir, dans un volume imposant ; 579 pages d’un texte dense.
Elle relate avec vérité et force, les ardeurs des mandarins à être parfaitement actifs au sein de leur société meurtrie, mais
également en parallèle, elle expose leurs ardeurs intimes qui assaillent leurs cœurs en quête d’absolu, qui les nourrissent un temps pour les déchirer ensuite longtemps.
L’auteur met l’accent sur ce besoin impérial, voire viscéral, de donner un sens à son existence, en ces temps de paix à
construire, à inventer, à réinventer. Elle peint sans concession, cette propension qu’ont les protagonistes, à se jeter à 100 % dans chaque aventure, de quelque ordre puisse-t-elle être.
Avec ce recueil de 130 poèmes écrits de 1978 à 2011, Thierry Cabot nous délivre tout un pan de sa vie. Il dépeint ses ressentis,
ses interrogations, ses appétences et ses déceptions, ses joies et ses surprises, ses peines et ses sourires, ses soubresauts, ses chutes et ses souffrances.
Thierry Cabot nous offre sa poésie brossée à la sanguine, car au-delà des images qui parfois sont douces et suaves, se musse
quasiment en permanence, le sang d’une fêlure, d’une meurtrissure.
Dans un style parfaitement maîtrisé, le poète nous livreson cœuret se le délivre, il apaise son âme dans l’offrande de
ses textes troublants de beauté, de musique, d’intelligence et de sensibilité.
Ce recueil nous transporte. Il nous plonge dans la tourmente interrogative de l’esthète qui ne peut se contenter de la
médiocrité salissante. Il nous fait nous questionner sur le monde alentour.
À la lecture attentive de la poésie de Thierry Cabot, le lecteur en ressort comme grandi.
La rentrée bat son plein dans le collège où enseigne Camille Fayolle. À l’heure de cette nouvelle année qui commence, chacun
s’apprête et s’affaire. De nouveaux arrivants sont présents, tant chez les élèves que chez les enseignants. Ces derniers font plus ample connaissance, dans la salle des professeurs.
Le proviseur y présente ses appétences pédagogiques, y présente les récents venus. Parmi eux, se trouve Pierre Despignac, un
jeune professeur de techno. Il s’approche de Camille et, d’une façon très chevaleresque, lui propose une tasse de "marécage"…
Mon avis :
Il est certains livres qui, dès l’incipit, vous charment, vous accrochent, vous tiennent pour ne vous lâcher qu’au mot
"FIN". "Despignac, le chevalier de la Toile" est de ceux-là !
Sur un mode rappelant "Le roman d’Alia" de Catherine Hermary-Vieille, Martine MAURY articule son récit autour de deux histoires
parallèles. Ces histoires sont à la fois indépendantes et intimement liées.
"Despignac, le chevalier de la Toile" nous offre une aventure romanesque, romantique et des plus passionnées. Il confond
notre vie contemporaine et moderne, à notre atavisme chevaleresque d’antan, par le levier de deux aventures qui s’imbriquent, se complètent, s’exacerbent et s’épousent à merveille.
Quelle belle parenthèse ! Quel jubilatoire tourbillon des sens que ce roman ! Quel enthousiasme exquis que de se
laisser étourdir par la vague romanesque des ces lignes qui nous entravent en leur volante cape d’intrigues ; ces lignes qui nous piquent à la pointe effilée de leurs mots épée, chargés de
passion ; ces lignes qui nous font chevaucher à perdre haleine, sur une vive monture chargée de rebondissements inattendus ; ces lignes qui se déroulent sous un climat où plane un
érotisme prégnant, telles les nues chaudes d’un torride et brûlant été !
"Despignac, le chevalier de la Toile" est une réussite du genre ! Il nous oxygène et nous ravigote. Son histoire est drôle
et attachante, belle et remarquable, à l’instar de sa magnifique couverture de Malvina Campion.
Ce livre enivrant me laisse une forte image en tête. Je pénètre par une nuit de magnifique pleine lune, dans une classe d’un
lycée moderne. J’aperçois dans le fond, rehaussé par la clarté sélénite, le tableau blanc. À mesure que je m’en approche, les murs semblent comme s’effacer, les tables laissent place à des herbes
folles, ballottées par une bise tiède. Sur le tableau blanc, est appuyée une fine épée ; sur le support en aluminium où reposent les feutres, est accroché un chapeau de mousquetaire dont la
plume danse au rythme des herbes folles…
Par une journée se voulant ressembler à beaucoup d’autres, Madeleine Blanchet s’en vint au lavoir, chargée de linge. Elle y
rencontre un jeune garçon, tout de hardes vêtu. Ce garçonnet est un champi qui vit depuis peu, non loin de la propriété des Blanchet, avec une femme sans le sous répondant au nom de "la Zabelle."
La dureté de l’existence d’alors, vint assez rapidement à bout des forces de "la Zabelle." Madeleine recueillit le jeune champi qu’elle considéra comme son enfant. Et si l’amitié qui unissait ces
deux âmes, fut des plus pures et des plus puissantes, elle ne fut point observée et appréciée par toute la société alentour, à sa juste valeur…
Mon avis :
Avec "François le Champi", George Sand nous narre, via les voix de la servante de monsieur le curé et du chanvreur, lors d’une
agréable veillée campagnarde, un joli conte agreste. Elle nous entraîne dans cette dualité, cette duplicité antagoniste et si destructrice chez l’humain, qu’est la bonté qui côtoie la vilenie.
Parfois et bien souvent, cette lutte fratricide se produit au sein d’un même individu, mais dans ce joli texte, elle s'exprime entre divers personnages : les uns sont animés de pureté et les
autres, de bassesse. George Sand donne toute sa juste résonance à l’adage "Homo homini lupus" "L’homme est un loup pour l’homme". Elle met en avant également, la maxime qui fait mention qu’un
bien mal acquis, ne profite jamais, et que tout ce qui est né de mauvais plants, n’engendre que mauvais fruits. Inversement, l’âme haute ne se laissant point souiller par la médiocrité alentour,
ne cesse de créer le solaire et le bénéfique. Or, un environnement positif ne seyant point au mal, ce dernier finit par reculer.
George Sand nous inonde avec ce récit, d’une multitude de belles intentions, de louables idées et de nobles visions, mais
l’ensemble est parfaitement dénué de pathos, bien au contraire et là est la magie de la plume de cet écrivain d’exception ! Ce récit est une bouffée de la campagne de jadis, une bouffée de pureté
et nous laisse le cœur vibrant, comme à toute fin de joli conte. Le lecteur se prend d’une forte inclination pour les personnages de Madeleine et de François, transporté qu’il est, par la
fulgurance et l’éclat de leur relation.
Voici de nouveau un livre qui nous laisse une fragrance de farine et de blé chauffé de soleil, en suspend ; un livre qui
comme savait si bien en créer George Sand, réveille en nous, le paysan (dans le sens noble du terme) qui sommeille en chacun de nous, par la magie de l’atavisme ; mais elle réveille le paysan
d’autrefois, celui qui lui fut contemporain.
La magie de George Sand, fait qu’à plusieurs reprise, à la lecture de ses romans champêtres, il me semble remonter du tréfonds
mon être, des parfums, des images et des émotions, d’une force et d’une précision qui me surprennent mais en aucun cas qui ne m’inquiètent ; bien au contraire, je m’en vois plutôt
rassuré.
Je me trouve devant ce coffret. Je le découvre. Je suis interpellé par sa présentation originale et très plaisante. Il se
présente comme un coffret à CD. Au lieu de renfermer quatre disques, il révèle quatre livrets. L’ensemble est sobre et classique, dans l’acception noble du terme. Dans les teintes grises et
blanches, marqué de noir, le coffret ainsi que les livrets, présentent le nom de leur collection : "Quatre lignes"… sur quatre lignes. L’effet est imparable et sonne à merveille pour deux
raisons. La première est que cela contribue à conférer à l’objet, son aspect classique. La seconde, réside dans l’insinuation de l’idée de portées musicales, ce qui est une excellente entrée en
matière, vu que la lecture de ces nouvelles, résonne comme une symphonie ; symphonie de mots, d’images, de parfums, de paysages, de sensations et d’émotions.
Titre :
Le Chêne
Auteur :
Patrick FORT
Genre :
Nouvelle
Éditeur :
Éditions Le Solitaire
Collection :
Quatre lignes
Année :
2011
ISBN :
97829163388861
L'intrigue :
Un homme, au crépuscule de son existence, se lie d’une étrange amitié. Lui qui est plutôt réservé et renfermé sur lui-même, se
livre et se raconte en secret, à cet étrange et séculaire ami…
Mon avis :
Les racines de l’attachement, peuvent se tisser sur bien des terreaux. Que cet ami soit de chair et de sang ou bien d’aubier et
de sève, sa disparition peut engendrer notre sénescence et déchéance, voire notre perte.
Au-delà de la beauté mélancolique de cette déchirure existentielle, Patrick Fort nous brosse le séduisant tableau de la
relation, voire de l’union pouvant encore être puissante, entre l’homme et la nature.
Je me surprends même à extrapoler, d’y pouvoir déceler le message suivant :
"Lorsque notre amie Dame Nature, par trop de maltraitance, s’en sera définitivement allée, alors, l’Homme connaîtra sa propre
fin."
Voici un très joli texte, court et bourré d’émotion.
Titre :
La Lettre
Auteur :
Patrick FORT
Genre :
Nouvelle (2 fois primée)
Éditeur :
Éditions Le Solitaire
Collection :
Quatre lignes
Année :
2011
ISBN :
97829163388854
L'intrigue :
Depuis le décès de son mari Louis, Albane traîne sa vie comme l’on subit une mélopée. Elle n’existe guère que dans le souvenir
de feu son époux et dans ses allées et venues entre son domicile et le cimetière. Elle met un point d’honneur à organiser son existence esseulée, autour de ses visites quotidiennes, qu’elle rend
à son Louis.
Arrive alors un jour où, alors qu’elle s’en retourne chez elle, le facteur lui propose de la reconduire. Il lui tend alors, une
bien mystérieuse lettre…
Mon avis :
Chaque individu possède sa part de secret, de mystère et de regret. Il arrive que, perdu au détour de jours aux accents
d’incertitude, aux couleurs floues de l’inconnu, nous choisissions alors la voie qui nous aide le mieux à surmonter l’épreuve que nous endurons. Cependant, que cette épreuve s’arrête et la
douceur que nous y pouvions discerner, s’effrite au profit de la vie qui fut la nôtre ; celle que nous avions avant l’épreuve ; ce chemin que nous avions librement choisi.
La Lettre est une remarquable et poétique leçon de vie. Elle nous narre la difficulté, voire l’impossibilité à ne jamais dévier,
lors de ce long et sinueux parcours, qu’est la vie. Elle nous raconte la force plutôt que la déception, la tolérance plutôt que la sentence. Elle nous invite à entretenir le jardin de nos jours
qui coulent, plutôt que de le laisser à l’abandon.
Cette nouvelle est tout simplement magnifique !
Titre :
Deadwood
Auteur :
Patrick FORT
Genre :
Nouvelle
Éditeur :
Éditions Le Solitaire
Collection :
Quatre lignes
Année :
2011
ISBN :
97829163388878
L'intrigue :
Seth Northridge est aux aguets. De la fenêtre sale de sa chambre crasseuse de cet hôtel sordide de l’Ouest américain lors de la
ruée vers l’or, il surveille fébrile, l’avenue centrale. Jack O’ Neill et ses collègues de l’agence Pinkerton, sont sur ses talons.
Jack, quant à lui, est fatigué de ses traques à répétition. Il songe à changer d’existence. Alors qu’il est sur le point
d’appréhender Northridge, il rencontre Susan Ward, une jeune et jolie institutrice, fraîchement débarquée à Deadwood…
Mon avis :
Le combat de trop, est celui qui est toujours à craindre, pour qui vit dans le giron de la violence quotidienne. Mais il arrive
parfois que ce combat de trop, se trompe de victime.
Patrick Fort nous raconte des destins que rien ne devait lier et qui, par un caprice de l’existence, se croisent, se
télescopent, se désintègrent ; se désintègrent dans la mort, dans la tristesse, dans l’abattement provoqué par l’éternelle question qui se décline à loisir et qui reste souvent sans
réponse : "Pourquoi ? Pourquoi tout ça ? Pourquoi la misère et le malheur s’attrapent-ils si facilement, alors que l’on doit se battre à s’en user l’âme, pour des miettes de
bonheur ?"
Voici une nouvelle forte ! Elle nous laisse, gorge serrée, de la poussière au bord des yeux.
Titre :
Réminiscence
Auteur :
Patrick FORT
Genre :
Nouvelle
Éditeur :
Éditions Le Solitaire
Collection :
Quatre lignes
Année :
2011
ISBN :
97829163388885
L'intrigue :
Un homme visite le collège de sa jeunesse. Ce collège n’est plus qu’un ensemble de vieux bâtiments à l’abandon, appartenant
dorénavant, à l’amicale des anciens élèves. L’homme est seul. Il est ému de fouler ainsi les traces de son passé. Tout est décrépitude, à l’image de souvenirs devenus flous, usés par le temps.
Comme elle est curieuse et prégnante, cette désagréable impression que notre pèlerin a, d’être mystérieusement et continuellement observé, depuis son arrivée dans l’antre du théâtre de son
histoire…
Mon avis :
Voici une nouvelle qui pourrait bien inspirer un réalisateur désireux de perdurer ces séries cultes : "La 4ème
dimension" ou "La 5ème zone."
Visiter son passé, peut être source de nombreuses émotions : de l’appréhension, de la nostalgie, de l’inquiétude, de
l’excitation et parfois, de la joie.
Quelquefois, notre mémoire refuse notre passé, par protection plus ou moins consciente, par pudeur ou bien pour des raisons
proprement pathologiques. Mais il peut se trouver de rares et étranges cas, où le passé, notre passé, se joue de nous, se refuse à nous…
Une fois encore, Patrick Fort nous offre une nouvelle qui interpelle et qui, à la lecture attentive, à l’observation effective,
comme nous nous pencherions sur un puits pour en déceler la magie pouvant sourdre de ses eaux faussement tranquilles, procure au lecteur, un sentiment de vertige et quelques sympathiques
frissons. Remarquable !
Au 19ème siècle, dans une ferme du Berry, vit la famille Barbeau. Landry et Sylvain, dit Sylvinet, sont les deux
bessons de la ferme nommée de par le fait : "La Bessonnière". La vie agreste coule à la manière d’un cours d’eau placide, entre labeurs paysans, bourrées à danser, croyances et autres
superstitions. Comme bien souvent en ce cas, nos deux bessons vivent une exclusivité passionnelle. Leur véritable loisir est d’être tous deux ensemble.
Non loin de chez eux, vivent une grand-mère et ses deux petits enfants. Il s’agit de deux sauvageons, livrés à eux-mêmes,
s’élevant seuls, sans repère et attention, sans affection ni amitié. Ils sont mal fagotés, en hardes davantage qu’en habits. Ils sont malpropres et bien mal estimés. Ils sont la Petite Fadette et
son frère. Ils sont le grelet et le sauteriot.
Les bessons, à l’instar du reste du village, se méfient de la petite Fadette. Cette petite farouche, qui a 16 ans et à qui on
n’en prêterait seulement 12, se voit affublée par les villageois, de facultés étranges. On la suppose quelque peu sorcière…
Mon avis :
Nous plongeons au cœur du Berry, si cher à George SAND. Nous évoluons dans un Nohant, un brin revisité. George SAND nous conte
une bien belle histoire, qui n’est pas sans nous faire penser au thème du vilain petit canard d’Andersen. La petite Fadette, ce garçon manqué tout déguenillé, qui suscite mépris et méfiance, se
voit repoussée et délaissée de tous. Cette situation la blesse, lui durcit le cœur et bien souvent, la petite Fadette aime à enrager ceux qui la dédaignent et la déprécient.
Mais voici qu’un jour, un paramètre nouveau vient se mêler au quotidien de notre petite Fadette. Ce nouveau venu au sein de ses
jours, n’est autre que le fabuleux et inespéré "Amour." Il vient à elle, comme à l’accoutumé, de façon très impromptue. Cet amour, révèle alors la beauté cachée de Fanchon Fadette. Elle
s’illumine et s’ouvre à la vie, telle la grise et banale pierre qui laisse place au fabuleux diamant, une fois celui-ci dégagé de sa gangue.
Si la Petite Fadette est sorcière, ce n’est sans doute que par son cœur d’une magnanimité et d’une sagesse sans pareil, car elle
sait à présent, répondre à la méchanceté par l’amitié. Elle transforme les rancœurs en affections, les répulsions en inclinations. Point ne faut s’arrêter à une simple considération de surface.
Il est bon d’être attentif au cœur des choses, au fond des gens.
Un bien joli conte que voilà, fleurant bon la campagne d’antan. Cette vie bucolique que nous avons encore un peu en nous ;
celle qui comme un présent, nous est offerte par l’atavisme. Nous appelons cela, nos racines…